Song Texts

Ernest Chausson (1855 - 1899)

Apaisement (La lune blanche )

La lune blanche
luit dans les bois.
De chaque branche
part une voix
sous la ramée.
O bien aimé[e]....
 
L'étang reflète,
profond miroir,
la silhouette
du saule noir
où le vent pleure.
Rêvons, c'est l'heure.
 
Un vaste et tendre
apaisement
semble descendre
du firmament
que l'astre irise.
C'est l'heure exquise!
 
Sérénade
 
Tes grands yeux doux semblent des îles
Qui nagent dans un lac d'azur;
Aux fraîcheurs de tes yeux tranquilles,
Fais-moi tranquille et fais-moi pur.
 
Ton corps a l'adorable enfance
Des clairs paradis de jadis;
Enveloppe-moi de silence,
Du silence argenté des lys.
 
Alangui par les yeux tranquilles
Des étoiles caressant l'air,
J'ai tant rêvé la paix des îles,
Sous un soir frissonant et clair!
 
L’Aveu
 
J'ai perdu la forêt, la plaine,
Et les frais avrils d'autre-fois.
Donne tes lèvres, leur haleine
Ce sera le souffle des bois.
 
J'ai perdu l'océan morose,
Son deuil, ses vagues, ses échos;
Dis-moi n'importe quelle chose,
Ce sera la rumeur des flots.
 
Lourd d'une tristesse royale
Mon front songe aux soleils enfuis.
Oh! cache-moi dans ton sein pâle!
Ce sera le calme des nuits.
 

La Cigale

O Cigale, née avec les beaux jours,
Sur les verts rameaux, dès l'aube posée,
Contente de boire un peu de rosée,
Et telle qu'un roi, tu chantes toujours.

Innocente à tous, paisible et sans ruses,
Le gai laboureur, du chêne abrité,
T'écoute de loin annoncer l'Été
Apollôn t'honore autant que les Muses,
Et Zeus ta donné l'Immortalité!

Salut, sage enfant de la terre antique,
Dont le chant invite à clore les yeux,
Et qui, sous l'ardeur du soleil attique,
N'ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux.


Chanson d'Ophélie (Hamlet)

Il est mort ayant bien souffert, Madame;
il est parti; c'est une chose faite.
Une pierre à ses pieds et pour poser à sa tète
Un tertre vert.
Sur le linceul de neige à pleines mains semées
Mille fleurs parfumées,
Avant d'aller sous terre avec lui sans retour
Dans leur jeunesse épanouie
Ont bu, comme une fraîche pluie,
Les larmes du sincère amour.

Les Heures

Les pâles heures, sous la lune,
En chantant jusqu'à mourir,
Avec un triste sourire,
Vont une à une
Sur un lac baigné de lune,
Où, avec un sombre sourire,
Elles tendent, une à une,
Les mains qui mènent à mourir;
Et certains, blèmes sous la lune
Aux yeux d'iris sans sourire,
Sachant que l'heure est de mourir,
Donnent leurs mains une à une
Et tous s'en vont dans l'ombre et dans la lune
Pour s'alanguir et puis mourir
Avec les Heures une à une,
Les Heures au pàle sourire.

Les Couronnes

C'est la fillette aux yeux cernés,
Avec son air étonné
Et ses trois frêles couronnes:
L'une de fraîche pimprenelle,
L'autre de vigne en dentelle,
Dans la troisième une rose d'automne.

La pimprenelle est pour son âme,
La vigne est pour l'amuser,
La rose à qui voudra l'aimer.
Beau chevalier! Beau chevalier!
Mais il ne passe plus personne,
Et la fillette aux yeux cernés
A laissé tomber les courronnes.

 

Henri Duparc (1848 - 1933)

Chanson triste

 Dans ton coeur dort un clair de lune,
Un doux clair de lune d'été,
Et pour fuir la vie importune,
Je me noierai dans ta clarté.
 
J'oublierai les douleurs passées,
Mon amour, quand tu berceras
Mon triste coeur et mes pensées
Dans le calme aimant de tes bras.
 
Tu prendras ma tête malade,
Oh! quelquefois, sur tes genoux,
Et lui diras une ballade
Qui semblera parler de nous;
 
Et dans tes yeux pleins de tristesse,
Dans tes yeux alors je boirai
Tant de baisers et de tendresse[s]
Que peut-être je guérirai. 



Élégie

Oh! ne murmurez pas son nom! Qu'il dorme dans l'ombre,
Où froide et sans honneur repose sa dépouille.
Muettes, tristes, glacées, tombent nos larmes,
Comme la rosée de la nuit, qui sur sa tête humecte la gazon;

Mais la rosée de la nuit, bien qu'elle pleure en silence,
Fera briller la verdure sur sa couche
Et nos larmes, en secret répandues,
Conserveront sa mémoire fraîche et verte dans nos coeurs.
 

Le manoir de Rosamonde

De sa dent soudaine et vorace,
Comme un chien l'amour m'a mordu...
En suivant mon sang répandu,
Va, tu pourras suivre ma trace...

Prends un cheval de bonne race,
Pars, et suis mon chemin ardu,
Fondrière ou sentier perdu,
Si la course ne te harasse!
En passant par où j'ai passé,
Tu verras que seul et blessé
J'ai parcouru ce triste monde.

Et qu'ainsi je m'en fus mourir
Bien loin, bien loin, sans découvrir
Le bleu manoir de Rosamonde.

Sérénade florentine

Étoile dont la beauté luit
Comme un diamant dans la nuit,
Regarde vers ma bien-aimée
Dont la paupière s'est fermée.
Et fais descendre sur ses yeux
La bénédiction des cieux.
Elle s'endort... Par la fenêtre
En sa chambre heureuse pénètre;
Sur sa blancheur, comme un baiser,
Viens jusqu'à l'aube te poser
Et que sa pensée, alors, rêve
D'un astre d'amour qui se lève!


Extase (Sur ton sein pâle mon coeur dort)

Sur ton sein pâle mon coeur dort
D'un sommeil doux comme la mort
Mort exquise, mort parfumée

Au souffle de la bien aimée

Sur ton sein pâle mon coeur dort
D'un sommeil doux comme la mort
 

Reynaldo Hahn (1874 - 1947)


Dans le ciel est dressé le chêne... 

Dans le ciel est dressé le chêne séculaire.
Que vous me plaisez mieux,

Marronniers de Paris, qu'un bec de gaz éclaire

Dans le soir pluvieux!

En vain il chante, enflant ses branches insensées,
La sève et le matin.
Mais votre triste front où je lis vos pensées
Surmonte le destin.

 

Encore sur le pavé sonne mon pas nocturne

Encore sur le pavé sonne mon pas nocturne;
0 Paris, tu me vois marcher
À l'heure où l'on entend, dans l'ombre taciturne,

La charrette du maraîcher.

Paris! 0 noir dormeur ! Paris ! Chant sur l'enclume
Et sourire dans les sanglots.

Que ne suis-je couché lorsque Vesper s'allume,
Sous les varechs au bord des flots!

 

Quand reviendra l'automne ...

Quand reviendra l'automne avec ses feuilles mortes
Qui couvriront l'étang du moulin ruiné,

Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l'inutile espace où la meule a tourné,

Je reviendrai m'asseoir alors sur cette borne
Contre le mur, tissé d'un vieux lierre vermeil,

Et regarder longtemps, dans l'eau glacée et morne.
S'éteindre mon image et le pâle soleil.

Dans la nuit

Quand je viendrai m'asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Quand je n'entendrai plus, en t'écoutant, le bruit
Que fait mon coeur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d'écume!
D'un coup de lame alors il te faut m'emporter
Pour dormir dans ton amertume!

Belle lune d'argent

Belle lune d'argent,
j'aime à te voir briller
Sur les mâts inégaux
d'un port plein de paresse,
Et je rêve bien mieux
quand ton rayon caresse
Dans un vieux parc le marbre
où je viens m'appuyer.


J'aime ton jeune éclat
et tes beautés fanées,

Je t'aime sur un lac,
sur un sable argentin

Et dans la vaste nuit

de la plaine sans fin…

Et dans mon cher Paris
en haut des cheminées

Eau printanière

Eau printanière, pluie harmonieuse et douce,
Ainsi qu'une rigole à travers le verger
Et plus que l'arrosoir balancé sur la mousse,
Comme tu prends mon cœur en ton réseau léger!

À ma fenêtre ou bien sous le hangar des routes
Où je cherche un abri, de quel bonheur secret
Viens-tu mêler ma peine?
Et dans tes belles gouttes
Quel est ce souvenir ou cet ancien regret?

 

Fumée

 

Compagne de l'ether, indolente fumée,

Je te ressemble un peu...

Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée;

Mais nous sortons du feu.

 

L'homme pour subsister, en recueillant la cendre,

Qu'il use ses genoux,

Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,

Evanouissons-nous!

Fumée

Compagne de l'ether, indolente fumée,

Je te ressemble un peu...

Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée;

Mais nous sortons du feu.

 

L'homme pour subsister, en recueillant la cendre,

Qu'il use ses genoux,

Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,

Evanouissons-nous! 

 

Pendant que je médite

 

Pendant que je médite agitant les pensées

Où le noir destin m'a rivé,

J'entends le bruit du vent dans les feuilles blessées

Qui viennent couvrir le pavé.

 

Déjà, sur les rameaux abusés du zéphyre,

Tu passes, automne fumeux

Et je m'évanouis dans le tendre délire

De mon cœur dépouillé comme eux.

 


Aux rayons du couchant

Aux rayons du couchant, le long de cette ornière,
Je vous vois, peupliers revêtus de lumière!
Dans la pénombre, oiseaux, votre cri répété,
Pour la dernière fois a salué l'été!

Va, brode l'horizon, brume délicieuse,
D'émeraude et d'onyx, poussière précieuse…
Je veux me disperser ce soir dans le malheur
De l'automne qui vient, de l'automne en sa fleur…





Henri Duparc (1848 - 1933)

L'invitation au Voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble,
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble.

Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

[ Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre,
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. ]1

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.

Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière!

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

 



Phidylé

L'herbe est molle au sommeil sous les frais peupliers,
Aux pentes des sources moussues,
Qui dans les prés en fleur germant par mille issues,
Se perdent sous les noirs halliers.

Repose, ô Phidylé! Midi sur les feuillages
Rayonne et t'invite au sommeil.
Par le trèfle et le thym, seules, en plein soleil,
Chantent les abeilles volages.

Un chaud parfum circule au détour des sentiers,
La rouge fleur des blés s'incline,
Et les oiseaux, rasant de l'aile la colline,
Cherchent l'ombre des églantiers.

Les taillis sont muets; le daim, par les clairières,
Devant les meutes aux abois
Ne bondit plus; Diane, assise au fond des bois,
Polit ses flèches meurtrières.

Dors en paix, belle enfant aux rires ingénus,
Aux nymphes agrestes pareille!
De ta bouche au miel pur j'écarterai l'abeille,
Je garantirai tes pieds nus.

Laisse sur ton épaule et ses formes divines,
Comme un or fluide et léger,
Sous mon souffle amoureux courir et voltiger
L'épaisseur de tes tresses fines!

Sans troubler ton repos, sur ton front transparent,
Libre des souples bandelettes,
J'unirai l'hyacinthe aux pâles violettes,
Et la rose au myrte odorant.

Belle comme Érycine aux jardins de Sicile,
Et plus chère à mon coeur jaloux,
Repose! Et j'emplirai du souffle le plus doux
La flûte à mes lèvres docile.

Je charmerai les bois, ô blanche Phidylé,
De ta louange familière;
Et les nymphes, au seuil de leurs grottes de lierre,
En pâliront, le coeur troublé.

Mais, quand l'Astre, incliné sur sa courbe éclatante,
Verra ses ardeurs s'apaiser,
Que ton plus beau sourire et ton meilleur baiser
Me récompensent de l'attente!



Au pays où se fait la guerre

Au pays où se fait la guerre
Mon bel ami s'en est allé.
Il semble à mon coeur désolé
Qu'il ne reste que moi sur terre.
En partant au baiser d'adieu,
Il m'a pris mon âme à ma bouche...
Qui le tient si longtemps, mon Dieu?
Voilà le soleil qui se chouche,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour.

Les pigeons sur le toit roucoulent,
Roucoulent amoureusement,
Avec un son triste et charmant;
Les eaux sous les grands saules coulent...
Je me sens tout près de pleurer,
Mon coeur comme un lys plein s'épanche,
Et je n'ose plus espérer,
Voici briller la lune blanche,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour...

Quelqu'un monte à grands pas la rampe...
Serait-ce lui, mon doux amant?
Ce n'est pas lui, mais seulement
Mon petit page avec ma lampe...
Vents du soir, volez, dites-lui
Qu'il est ma pensée et mon rêve,
Toute ma joie et mon ennui.
Voici que l'aurore se lève,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour.



La vie antérieure

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
 
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux...
 
C'est là, c'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs,
Et des esclaves nus tout imprégnés d'odeurs
 
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
 

 
Ernest Chausson (1855 - 1899)


Oraison

Vous savez, Seigneur, ma misère!
Voyez ce que je vous apporte
Des fleurs mauvaises de la terre
Et du soleil sur une morte...

Voyez aussi ma lassitude,
La lune éteinte et l'aube noire;
Et fécondez ma solitude
En l'arrosant de votre gloire.

Ouvrez-moi, Seigneur, votre voie,
Eclairez mon âme lasse
Car la tristesse de ma joie
Semble de l'herbe sous la glace.



Le temps des lilas et le temps des roses

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passés, le temps des oeillets aussi.

Le vent a changé, les cieux sont moroses,
Et nous n'irons plus courir, et cueillir
Les lilas en fleur et les belles roses;
Le printemps est triste et ne peut fleurir.

Oh! joyeux et doux printemps de l'année,
Qui vins, l'an passé, nous ensoleiller,
Notre fleur d'amour est si bien fanée,
Las! que ton baiser ne peut l'éveiller!

Et toi, que fais-tu? pas de fleurs écloses,
Point de gai soleil ni d'ombrages frais;
Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.



Chanson perpétuelle

 
Bois frissonnants, ciel étoilé
Mon bien-aimé s'en est allé
Emportant mon coeur désolé.
 
Vents, que vos plaintives rumeurs,
Que vos chants, rossignols charmeurs,
Aillent lui dire que je meurs.
 
Le premier soir qu'il vint ici,
Mon âme fut à sa merci;
De fierté je n'eus plus souci.
 
Mes regards étaient pleins d'aveux.
Il me prit dans ses bras nerveux
Et me baisa près des cheveux.
 
J'en eus un grand frémissement.
Et puis je ne sais comment
Il est devenu mon amant.
 
Je lui disais: "Tu m'aimeras
Aussi longtemps que tu pourras."
Je ne dormais bien qu'en ses bras.
 
Mais lui, sentant son coeur éteint,
S'en est allé l'autre matin
Sans moi, dans un pays lointain.
 
Puisque je n'ai plus mon ami,
Je mourrai dans l'étang, parmi
Les fleurs sous le flot endormi.
 
Sur le bord arrivée, au vent
Je dirai son nom, en rêvant
Que là je l'attendis souvent.
 
Et comme en un linceul doré,
Dans mes cheveux défaits, au gré
Du vent je m'abandonnerai.
 
Les bonheurs passés verseront
Leur douce lueur sur mon front,
Et les joncs verts m'enlaceront.
 
Et mon sein croira, frémissant
Sous l'enlacement caressant,
Subir l'étreinte de l'absent.