Song TextsHenri Duparc (1848 - 1933)
Dans ton coeur dort un clair de luneDans ton coeur dort un clair de lune,
Un doux clair de lune d'été,
Et pour fuir la vie importune,
Je me noierai dans ta clarté.J'oublierai les douleurs passées,
Mon amour, quand tu berceras
Mon triste coeur et mes pensées
Dans le calme aimant de tes bras.Tu prendras ma tête malade,
Oh! quelquefois, sur tes genoux,
Et lui diras une ballade
Qui semblera parler de nous;Et dans tes yeux pleins de tristesse,
Dans tes yeux alors je boirai
Tant de baisers et de tendresse[s]
Que peut-être je guérirai.
ÉlégieOh! ne murmurez pas son nom! Qu'il dorme dans l'ombre,
Où froide et sans honneur repose sa dépouille.
Muettes, tristes, glacées, tombent nos larmes,
Comme la rosée de la nuit, qui sur sa tête humecte la gazon;Mais la rosée de la nuit, bien qu'elle pleure en silence,
Fera briller la verdure sur sa couche
Et nos larmes, en secret répandues,
Conserveront sa mémoire fraîche et verte dans nos coeurs.
Le manoir de Rosamonde
De sa dent soudaine et vorace,
Comme un chien l'amour m'a mordu...
En suivant mon sang répandu,
Va, tu pourras suivre ma trace...Prends un cheval de bonne race,
Pars, et suis mon chemin ardu,
Fondrière ou sentier perdu,
Si la course ne te harasse!
En passant par où j'ai passé,
Tu verras que seul et blessé
J'ai parcouru ce triste monde.Et qu'ainsi je m'en fus mourir
Bien loin, bien loin, sans découvrir
Le bleu manoir de Rosamonde.
Lamento (Connaissez‑vous la blanche tombe )
Connaissez-vous la blanche tombe,
Où flotte avec un son plaintif
L'ombre d'un if ?
Sur l'if une pâle colombe,
Triste et seule au soleil couchant,
Chante son chant :Un air maladivement tendre,
À la fois charmant et fatal,
Qui vous fait mal,
Et qu'on voudrait toujours entendre ;
Un air, comme en soupire aux cieux
L'ange amoureux.On dirait que l'âme éveillée
Pleure sous terre à l'unisson
De la chanson,
Et du malheur d'être oubliée
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
Un souvenir;
Une ombre de forme angélique,
Passe dans un rayon tremblant,
En voile blanc.Les belles-de-nuit demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
« Tu reviendras ? »Oh! jamais plus, près de la tombe,
Je n'irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Écouter la pâle colombe
Chanter sur la branche de l'if
Son chant plaintif !
Extase (Sur ton sein pâle mon coeur dort)Sur ton sein pâle mon coeur dort
D'un sommeil doux comme la mort
Mort exquise, mort parfumée
Au souffle de la bien aimée
Sur ton sein pâle mon coeur dort
D'un sommeil doux comme la mort
Dans le ciel est dressé le chêne séculaire.
Que vous me plaisez mieux,
Marronniers de Paris, qu'un bec de gaz éclaire
Dans le soir pluvieux!
En vain il chante, enflant ses branches insensées,
La sève et le matin.
Mais votre triste front où je lis vos pensées
Surmonte le destin.
Encore sur le pavé sonne mon pas nocturne;
0 Paris, tu me vois marcher
À l'heure où l'on entend, dans l'ombre taciturne,
La charrette du maraîcher.
Paris! 0 noir dormeur ! Paris ! Chant sur l'enclume
Et sourire dans les sanglots.
Que ne suis-je couché lorsque Vesper s'allume,
Sous les varechs au bord des flots!
Quand reviendra l'automne avec ses feuilles mortes
Qui couvriront l'étang du moulin ruiné,
Quand le vent remplira le trou béant des portes
Et l'inutile espace où la meule a tourné,
Je reviendrai m'asseoir alors sur cette borne
Contre le mur, tissé d'un vieux lierre vermeil,
Et regarder longtemps, dans l'eau glacée et morne.
S'éteindre mon image et le pâle soleil.
Belle lune d'argent,
j'aime à te voir briller
Sur les mâts inégaux
d'un port plein de paresse,
Et je rêve bien mieux
quand ton rayon caresse
Dans un vieux parc le marbre
où je viens m'appuyer.
J'aime ton jeune éclat
et tes beautés fanées,
Je t'aime sur un lac,
sur un sable argentin
Et dans la vaste nuit
de la plaine sans fin…
Et dans mon cher Paris
en haut des cheminées.
Quand je viendrai m'asseoir dans le vent, dans la nuit,
Au bout du rocher solitaire,
Quand je n'entendrai plus, en t'écoutant, le bruit
Que fait mon coeur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter
Sur mon visage un peu d'écume!
D'un coup de lame alors il te faut m'emporter
Pour dormir dans ton amertume!
Eau printanière, pluie harmonieuse et douce,
Ainsi qu'une rigole à travers le verger
Et plus que l'arrosoir balancé sur la mousse,
Comme tu prends mon cœur en ton réseau léger!
À ma fenêtre ou bien sous le hangar des routes
Où je cherche un abri, de quel bonheur secret
Viens-tu mêler ma peine? Et dans tes belles gouttes
Quel est ce souvenir ou cet ancien regret?
Donc, vous allez fleurir encore, charmants parterres,
Déjà se courbent en arceaux
Et s'emplissent de bruit, dans les vieux cimetières,
Les arbres, gardiens des tombeaux.
Couvrez d'un tendre vert, arbres, vos branches fortes!
Quand viendra l'autan détesté,
Il vous faudra tout l'or des belles feuilles mortes
Pour en rehausser la beauté!
Fumée
Compagne de l'ether, indolente fumée,
Je te ressemble un peu...
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée;
Mais nous sortons du feu.
L'homme pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu'il use ses genoux,
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
Evanouissons-nous!
Fumée
Compagne de l'ether, indolente fumée,
Je te ressemble un peu...
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée;
Mais nous sortons du feu.
L'homme pour subsister, en recueillant la cendre,
Qu'il use ses genoux,
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre,
Evanouissons-nous!
Pendant que je médite
Pendant que je médite agitant les pensées
Où le noir destin m'a rivé,
J'entends le bruit du vent dans les feuilles blessées
Qui viennent couvrir le pavé.
Déjà, sur les rameaux abusés du zéphyre,
Tu passes, automne fumeux
Et je m'évanouis dans le tendre délire
De mon cœur dépouillé comme eux.
Roses en bracelet
Roses en bracelet autour du tronc de l'arbre,
Sur le mur en rideau
Svelte parure au bord de la vasque de marbre,
D'où s'élance un jet d'eau,
Roses, je veux tresser encor quelque couronne
Avec votre beauté,
Et comme un jeune avril, embellir mon automne,
Au bout de mon été.
Aux rayons du couchant
Aux rayons du couchant, le long de cette ornière,
Je vous vois, peupliers revêtus de lumière!
Dans la pénombre, oiseaux, votre cri répété,
Pour la dernière fois a salué l'été!
Va, brode l'horizon, brume délicieuse,
D'émeraude et d'onyx, poussière précieuse…
Je veux me disperser ce soir dans le malheur
De l'automne qui vient, de l'automne en sa fleur…
Ernest Chausson (1855 - 1899)
Les Heures
Les pâles heures, sous la lune,
En chantant jusqu'à mourir,
Avec un triste sourire,
Vont une à une
Sur un lac baigné de lune,
Où, avec un sombre sourire,
Elles tendent, une à une,
Les mains qui mènent à mourir;
Et certains, blèmes sous la lune
Aux yeux d'iris sans sourire,
Sachant que l'heure est de mourir,
Donnent leurs mains une à une
Et tous s'en vont dans l'ombre et dans la lune
Pour s'alanguir et puis mourir
Avec les Heures une à une,
Les Heures au pàle sourire.
Les Couronnes
C'est la fillette aux yeux cernés,
Avec son air étonné
Et ses trois frêles couronnes:
L'une de fraîche pimprenelle,
L'autre de vigne en dentelle,
Dans la troisième une rose d'automne.
La pimprenelle est pour son âme,
La vigne est pour l'amuser,
La rose à qui voudra l'aimer.
Beau chevalier! Beau chevalier!
Mais il ne passe plus personne,
Et la fillette aux yeux cernés
A laissé tomber les courronnes.
Oraison
Vous savez, Seigneur, ma misère!
Voyez ce que je vous apporte
Des fleurs mauvaises de la terre
Et du soleil sur une morte...
Voyez aussi ma lassitude,
La lune éteinte et l'aube noire;
Et fécondez ma solitude
En l'arrosant de votre gloire.
Ouvrez-moi, Seigneur, votre voie,
Eclairez mon âme lasse
Car la tristesse de ma joie
Semble de l'herbe sous la glace.
Le temps des lilas et le temps des roses
Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passés, le temps des oeillets aussi.
Le vent a changé, les cieux sont moroses,
Et nous n'irons plus courir, et cueillir
Les lilas en fleur et les belles roses;
Le printemps est triste et ne peut fleurir.
Oh! joyeux et doux printemps de l'année,
Qui vins, l'an passé, nous ensoleiller,
Notre fleur d'amour est si bien fanée,
Las! que ton baiser ne peut l'éveiller!
Et toi, que fais-tu? pas de fleurs écloses,
Point de gai soleil ni d'ombrages frais;
Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.
La caravane
La caravane humaine au Sahara du monde,
Par ce chemin des ans qui n'a [pas]1 de retour,
S'en va traînant le pied, brùlée aux feux du jour,
Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
Le grand lion rugit et la tempète gronde:
À l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
Qui traverse le ciel, cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que l'on voit
Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt:
C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
Comme des oasis a mis les cimetières:
Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants!
Chanson d'Ophélie (Hamlet)
Il est mort ayant bien souffert, Madame;
il est parti; c'est une chose faite.
Une pierre à ses pieds et pour poser à sa tète
Un tertre vert.
Sur le linceul de neige à pleines mains semées
Mille fleurs parfumées,
Avant d'aller sous terre avec lui sans retour
Dans leur jeunesse épanouie
Ont bu, comme une fraîche pluie,
Les larmes du sincère amour.
La Cigale
O Cigale, née avec les beaux jours,
Sur les verts rameaux, dès l'aube posée,
Contente de boire un peu de rosée,
Et telle qu'un roi, tu chantes toujours.
Innocente à tous, paisible et sans ruses,
Le gai laboureur, du chêne abrité,
T'écoute de loin annoncer l'Été
Apollôn t'honore autant que les Muses,
Et Zeus ta donné l'Immortalité!
Salut, sage enfant de la terre antique,
Dont le chant invite à clore les yeux,
Et qui, sous l'ardeur du soleil attique,
N'ayant chair ni sang, vis semblable aux Dieux.
Gustave Charpentier (1860 - 1956)
La mort des amants
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux;
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux,
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières;
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot tout chargé d'adieu,
Et plus tard un ange, entrouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
Les yeux de Berthe
Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s'enfuit
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit!
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres!
Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
Où, derrière l'amas des ombres léthargiques,
Scintillent vaguement des trésors ignorés!
On enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi!
Leurs feux sont ces pensers d'Amour, mêlés de Foi,
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.
XXXXX La petite frileuse XXXXXXX
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Chanson d’Automne (Les sanglots longs)
Les sanglots longs
des violons
de l'automne
blessent mon coeur
d'une langueur
monotone.
Tout suffocant
et blême, quand
sonne l'heure.
je me souviens
des jours anciens,
et je pleure...
Et je m'en vais
au vent mauvais
qui m'emporte
de çà, de là,
pareil à la
feuille morte...
Henri Duparc (1848 - 1933)
Phidylé
L'herbe est molle au sommeil sous les frais peupliers,
Aux pentes des sources moussues,
Qui dans les prés en fleur germant par mille issues,
Se perdent sous les noirs halliers.
Repose, ô Phidylé! Midi sur les feuillages
Rayonne et t'invite au sommeil.
Par le trèfle et le thym, seules, en plein soleil,
Chantent les abeilles volages.
Un chaud parfum circule au détour des sentiers,
La rouge fleur des blés s'incline,
Et les oiseaux, rasant de l'aile la colline,
Cherchent l'ombre des églantiers.
Les taillis sont muets; le daim, par les clairières,
Devant les meutes aux abois
Ne bondit plus; Diane, assise au fond des bois,
Polit ses flèches meurtrières.
Dors en paix, belle enfant aux rires ingénus,
Aux nymphes agrestes pareille!
De ta bouche au miel pur j'écarterai l'abeille,
Je garantirai tes pieds nus.
Laisse sur ton épaule et ses formes divines,
Comme un or fluide et léger,
Sous mon souffle amoureux courir et voltiger
L'épaisseur de tes tresses fines!
Sans troubler ton repos, sur ton front transparent,
Libre des souples bandelettes,
J'unirai l'hyacinthe aux pâles violettes,
Et la rose au myrte odorant.
Belle comme Érycine aux jardins de Sicile,
Et plus chère à mon coeur jaloux,
Repose! Et j'emplirai du souffle le plus doux
La flûte à mes lèvres docile.
Je charmerai les bois, ô blanche Phidylé,
De ta louange familière;
Et les nymphes, au seuil de leurs grottes de lierre,
En pâliront, le coeur troublé.
Mais, quand l'Astre, incliné sur sa courbe éclatante,
Verra ses ardeurs s'apaiser,
Que ton plus beau sourire et ton meilleur baiser
Me récompensent de l'attente!
Au pays où se fait la guerre
Au pays où se fait la guerre
Mon bel ami s'en est allé.
Il semble à mon coeur désolé
Qu'il ne reste que moi sur terre.
En partant au baiser d'adieu,
Il m'a pris mon âme à ma bouche...
Qui le tient si longtemps, mon Dieu?
Voilà le soleil qui se chouche,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour.
Les pigeons sur le toit roucoulent,
Roucoulent amoureusement,
Avec un son triste et charmant;
Les eaux sous les grands saules coulent...
Je me sens tout près de pleurer,
Mon coeur comme un lys plein s'épanche,
Et je n'ose plus espérer,
Voici briller la lune blanche,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour...
Quelqu'un monte à grands pas la rampe...
Serait-ce lui, mon doux amant?
Ce n'est pas lui, mais seulement
Mon petit page avec ma lampe...
Vents du soir, volez, dites-lui
Qu'il est ma pensée et mon rêve,
Toute ma joie et mon ennui.
Voici que l'aurore se lève,
Et moi toute seule en ma tour
J'attends encore son retour.
L'invitation au Voyage
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble,
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble.
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
[ Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre,
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. ]1
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière!
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.